« Pour réussir sa vie de couple, il faut faire en permanence des concessions »

Je voulais aujourd’hui vous faire part de mon agacement à l’écoute de cette phrase toute faite, qui sonne négativement et donne une vision de la vie de couple laborieuse et pesante.

Revenons à l’étymologie du mot concession : il vient du latin concessio, action de céder à, action de se retirer devant quelqu’un, action d’accorder, concession d’attribution.
Ainsi, une concession est l’octroi, l’attribution d’un bien, d’un droit ou d’un privilège fait par un pouvoir régulier à quelqu’un de rang inférieur au titre de grâce ou de faveur ou à des particuliers moyennant certaines charges et obligations.

Par extension, au sens figuré, c’est l’action de renoncer à une opinion, à une prétention ou à un droit à l’occasion d’une discussion, d’un débat ou d’une négociation.

Vous m’accorderez que cela ne fait pas rêver !!!! Et pourtant combien de fois l’avons nous entendu ou exprimé.

Alors, pour atténuer le propos, nous pouvons lire dans la littérature du développement heureux du couple, la possibilité de substituer la négociation à la concession. Terme certes à consonance plus positive mais tout autant empreint de lourdeur. Il faudrait ouvrir au sein de son couple, la table des négociations pour que chacun ait la chance ou l’illusion de gagner alternativement l’enjeu de la discorde.

Au delà des mots et de la connotation positive ou négative de ceux-là, je crois que nous nous trompons de débat. Lorsque nous lisons dans les manuels de la réussite du couple, le terme concession, il est utilisé pour tous les petits conflits du quotidien : je veux aller chez ma mère alors que mon conjoint préfère rester à la maison, choisir entre des vacances à la mer ou à la montagne, sortir avec ses copains ou pas…..Ils sont la plupart du temps traités dans les articles sur le versant du contenu et du désaccord identifié .

Sans sous estimer bien sûr les conflits du quotidien et les souffrances engendrées par ceux-ci et la nécessité d’y trouver une solution positive si possible, je crois et c’est ce que nous faisons lors de nos thérapies du couple, prendre de la hauteur et revenir au niveau du processus relationnel. Ces conflits sont le reflet du fonctionnement du système couple et les aborder sous l’angle du contenu, le couple traitera au fil de l’eau des désaccords qui bien sûr apparaissent uniques mais parlent de la même chose, du système de fonctionnement que le couple a adopté et qui a pu satisfaire les deux partenaires un temps de leur vie mais qui n’est plus adapté aujourd’hui.

Pour illustrer mon propos, je voudrais vous parler de Joseph et Manuella, en couple depuis 45 ans ayant tous les deux 65 ans. C’est Joseph qui prend rendez-vous en me disant au téléphone qu’ils souhaitent me rencontrer car il lui arrive à son âge des choses qu’il ne comprend pas. Lorsqu’ils arrivent la tension est palpable, Manuella est en colère et exprime qu’elle a accepté de venir parce que Joseph le lui a demandé mais qu’elle ne croit plus en leur couple et surtout dans la capacité de Joseph à changer. Lui est touchant, désemparé, ne semblant effectivement pas comprendre ce qui lui arrive. Le fait déclencheur de sa prise de RDV est que Manuella est partie 5 jours sans lui donner de nouvelles et qu’elle fait à présent des activités seules. C’est pour lui incompréhensible car ils ont, selon lui toujours décidé ensemble et surtout il exprime que Manuella lui reproche l’ensemble de ses comportements : se lever trop tard, ne pas prendre d’initiatives pour mettre la table ou la débarrasser, ne jamais prévoir de vacances, ne pas avoir envie d’aller au théâtre sauf pour voir des pièces humoristiques, être toujours sur son ordinateur, trop aimer le foot…Manuella partage ce point de vue. Elle n’en peut plus et ne veut plus continuer ainsi et déclare «  j’ai fait des concessions toutes ma vie et je ne veux plus en faire ». A présent Manuella a décidé de faire ce qu’elle veut quand elle veut et si cela doit mener à la séparation, elle en accepte le risque. Si ma pratique était celle de deux thérapies individuelles en couple, la tentation aurait pu être de tellement comprendre les frustrations de Manuella que j’aurais pu demander à Joseph comment il pourrait rejoindre Manuella et répondre à ses attentes. Sous l’angle du contenu, j’aurais également pu traiter des différents sujets de discorde et leur donner la « bonne méthode » de communication et de « négociation » pour trouver un terrain d’entente et continuer dans une relation adoucie.

Ce n’est pas notre pratique de thérapeute du couple. Ainsi, j’ai avec ce couple poursuivi la connaissance de ce qui a fait et fait couple chez eux, comment est organisé leur système relationnel et mettre à jour que Manuella et Joseph avaient en tête un modèle de couple fusionnel où l’on ne faisait jamais l’un sans l’autre, avec une répartition complémentaire des tâches. Leur représentation de la vie de couple, les a amené ensemble à faire en sorte que Manuella ait toujours réprimé les envies qu’elle savait ou imaginait déplaire à Joseph. Et ainsi, elle a développé, presque à son insu des frustrations qui à présent débordent. Pourquoi maintenant ? Ils sont à une étape de vie de couple, leur fils est marié et a deux enfants et leur fille se marie l’an prochain. Ils sont à présent seuls dans la maison même si ils sont très proches de leurs enfants et de la famille élargie.

Nous sommes ici face à une étape de vie qui demande de revisiter le processus de fusion/différenciation et de créer du nouveau. Car traiter le sujet sur les faits va apaiser la situation, mettre du baume sur leur communication mais ne les aidera pas à traverser cette étape et à retrouver du plaisir à vivre ensemble. Au cours de la thérapie nous avons tous les 3 mis à jour les règles explicites et implicites de leur couple, les fondamentaux de leur couple et avons regardé comment faire un pas de côté et changer le processus récurrent qu’ils avaient adopté à savoir ne faire que les activités qui convenaient à Joseph par silence de Manuella. Joseph a pris conscience que cette nouvelle phase de leur vie de couple lui laissait la place de consacrer plus de temps à des activités internes à la maison et Manuella qu’elle pouvait proposer des activités à Joseph sans mettre de filtres et s’accorder la liberté de faire des sorties seule si elle le souhaitait. Joseph a un peu résisté mais dès qu’il fut rassuré sur l’attachement de Manuella et sur la solidité du socle de leur couple, il a accepté ce processus de différenciation.

Ainsi, concessions, négociations…peu importe. Un thérapeute du couple n’est pas un expert du comment vivre heureux en couple, mais un spécialiste bienveillant du système couple et de ces possibilités de changement grâce aux compétences du couple.

Ni concessions, ni négociations, du nouveau bon pour les deux partenaires !!!

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